Perception active réelle

Le dieu de lumière incite à la passivité sensorielle et à la rigidité binaire. Il suffit de laisser la lumière atteindre la rétine ou bien de bander les yeux. La lumière se déplace en ligne droite. Il suffit d'être du mauvais côté pour ne pas en recevoir. Jour ou Nuit. Zero ou Un. Nous ne pouvons pas produire de la lumière donc là aussi on se trouve dans un schéma binaire radical, il y a le producteur de lumière et le consommateur de lumière. Si le producteur ne veut ou ne peut plus émettre de lumière alors le consommateur est impuissant dans l'ombre. Le dieu de sonorité prodigue équitablement la passivité et l'activité. Les ondes se propagent de façon circulaire ou sphérique autour de leur source. Lorsque le son nous atteint, parfois nous pouvons nous en protéger, d'autres fois ce n'est pas possible. Nous pouvons produire des sons volontairement ou non, des sons chaotiques ou harmonieusement structurés. Mais surtout le son est très complexe à percevoir.

La seule variation possible pour la lumière, c'est l'intensité qui dépend de la quantité de lumière disponible. La lumière en elle-même est un phénomène pauvre en perception, ce sont les objets éclairés qui présentent un intérêt. Ce sont eux qui proposent leurs couleurs, leur perspective et leur mouvement, grâce à la lumière qui rebondit sur leur surface. Par contre les sons ont des variations comme l'intensité qui fait varier le volume sonore, la hauteur qui donne la tonalité, le rythme car un son existe pour une durée limitée et le timbre qui indique l'identité du producteur du son. La combinaison de ces quatre paramètres offre des possibilités de perceptions infinies. La lumière donne des perceptions pauvres et indirectes, nous ne pouvons les capter qu'avec nos yeux. Le son donne des perceptions riches et directes. Nous pouvons les capter avec nos oreilles mais aussi avec notre corps. Il est facile par exemple de sentir les sons graves dans les membres, dans le thorax ou dans l'abdomen.

Le cerveau est plus puissant que n'importe quel ordinateur. Il est capable notamment de faire des traitements en temps réel sur les informations que nous percevons à l'aide de nos sens. Il peut faire des extrapolations, des combinaisons, du filtrage, des incrustations, des atténuation, des amplifications, des suppressions... Quiconque a déjà été dans une situation émotionnelle extrême sait par expérience que nous pouvons être sujet à toutes sortes d'hallucinations extrêmement réalistes. Malheureusement, nous sommes généralement incapables d'utiliser volontairement ces puissantes fonctions d'édition. Elles se mettent automatiquement en marche actionnés par des objets externes et des conditions extrêmes, comme par exemple sous l'effet d'un stress intense ou de drogues puissantes.

Les paysages sonores sont plus complexes à percevoir que les paysages lumineux. En effet nous avons la possibilité de moduler notre attention pour filtrer les sons, ce qui est impossible avec la lumière. Lorsqu'un objet est placé derrière un autre, il est caché, impossible à voir, car la lumière se déplace en ligne droite et s'arrête au moindre obstacle. Par contre lorsqu'un son est masqué par un autre, il reste perceptible, il suffit de trouver le filtrage auditif adéquat pour le capter. Pour s'en convaincre, il suffit de se boucher les oreilles avec des bouchons en mousse dans un lieux très bruyant, comme un marché, une gare ou les transports en commun. La cacophonie assourdissante devient un murmure lointain et comme par magie, les sons les plus ténus deviennent audibles. Le travail de la perception auditive nous oblige à être naturellement actif et concentré, le quotidien offre d'innombrables occasions pour s'entraîner. Cela nous apprend à découvrir volontairement les puissantes fonctions d'édition sensorielle du cerveau au lieu d'en être les victimes occasionnelles.

D'un point de vue spirituel, la perception sonore offre également des ouvertures, là où la lumière impose des blocages aberrants. Les représentations religieuses nous incitent à nous imaginer produire de la lumière par tous les moyens possibles. La lumière du coeur, la lumière des yeux, la lumière qui sort des mains, envoyer de la lumière à une personne en difficulté, une auréole de lumière autour de la tête, la lumière qui monte le long de la colonne vertébrale... Tout ce déluge de lumière organique rappelle le conte des habits neufs de l'empereur. L'empereur essaye de se croire beau, il tente de se croire richement paré alors qu'en réalité il se voit nu comme un ver. On l'a trompé. On lui a fait croire que ses habits sont tellement subtils que seuls des esprits fins peuvent les voir. Pour ne pas paraître stupide, l'empereur fait alors semblant de voir du tissus là où il n'y a rien. C'est pareil dans le monde spirituel, pour avoir l'air élevé spirituellement, il est préférable de saupoudrer de la lumière partout et de proclamer qu'elle est trop subtile pour être vu par le commun des mortels.

Plutôt que de se casser les neurones à imaginer des effets spéciaux pyrotechniques que personne n'arrive à voir, pourquoi ne pas tout simplement percevoir ce qui existe? Le coeur par exemple, n'émet pas de lumière, par contre il bat. Pourquoi ne pas tenter de percevoir les battements du coeur? Nos mains ne produise pas de lumière alors pourquoi vouloir les transformer en lasers dans notre imagination? On peut y sentir les pulsations sanguines, la chaleur, les ondes sonores, le magnétisme... On s'oblige à faire des acrobaties mentales pour se transformer en néons ambulants au lieu d'écouter les sons existants en nous. Pourquoi ne pas observer au lieu d'imaginer? Pourquoi ne pas percevoir au lieu d'inventer?

Notre imagination se construit à partir de nos perceptions. Si nous imaginons au lieu de percevoir ce qui existe, notre imagination s'appauvrit, elle tourne en rond sur elle-même, elle produit sa propre matière première en autarcie, elle nous coupe de notre corps et de ses capacités extraordinaires, elle nous affame dans des rêves colorés lumineux et stériles. Les perceptions sont notre nourriture. Contrairement à la lumière qui est basique, binaire, rectiligne, superficielle et passive, la sonorité est riche, complexe, profonde, tridimensionnelle, passive et active. La sonorité est bouleversante pour notre corps, instructive pour notre mental et nourrissante pour nos émotions.

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