Les idéaux sonores

Le son a quelque chose de vraiment particulier. Nous pouvons en produire volontairement ou involontairement. Toutes chose animée ou inanimé a la capacité potentielle de produire du son, aussi tonitruant ou ténu soit-il. Du fait de cette particularité le son est susceptible d'inspirer des idéaux assez élevés, proches de l'idée que l'on se fait de la divinité.

Prenons par exemple une phrase mystérieuse tirée de la philosophie hermétique, mais que l'on retrouve formulée différement dans divers textes religieux : "Tandis que tout est dans LE TOUT, il est également vrai que LE TOUT est dans tout". On peut se creuser la tête pour inventer une infinité d'interprétations toutes plus poétique et exaltantes les unes que les autres. On peut se tourner vers les sciences et la physique quantique naissante pour attribuer une explication pseudo-rationnelle à cet aphorisme. Ou alors, on peut se tourner vers le son pour avoir une illustration simple et concrète de ce principe. D'une part tous les objets sont potentiellement capable de produire des sons, des ondes ou des radiations. Le son est donc à l'intérieur de tous les objets. D'autre part, des sons, des ondes, des radiations se propagent constamment partout, même dans l'espace qui est censé être vide. Tous les objets baignent donc dans le son. Le son est dans tout, tout est dans le son.

Notons qu'il est très difficile d'atteindre un tel niveau de simplicité avec les concepts communément utilisés pour représenter la divinité. Si dieu est amour alors il faut s'imaginer un caillou faisant preuve d'amour. Si dieu est lumière alors il faut s'imaginer une marmotte qui émet de la luminosité. Difficile. Mais le caillou et la marmotte peuvent faire du bruit et sont entourées de bruit. Si dieu est sonorité, tout devient simple, les principes complexes deviennent facilement compréhensibles.

Avoir recours au son pour symboliser la divinité permet d'unir toute la création. Les êtres sont différents les uns des autres, chaque espèce, chaque individu a ses propres particularités et pourtant tous ont une propriété commune strictement identique qui est le son. Être dans le son, produire du son. Rien ni personne n'échappe à la règle. Le grain de poussière, l'arbre, l'animal, l'humain et le soleil sont égaux à ce niveau là. Cela permet de s'imaginer facilement le principe d'unicité de toute la création.

Les images que nous utilisons actuellement nous éloignent de cette simplicité et peuvent même avoir des effets de bords indésirables. Prenons la lumière par exemple. Elle frappe la surface des objets, elle ne va pas en profondeur. Elle est abrasive et ronge les surfaces. Il est dommage de représenter la divinité par une propriété aussi superficielle. On ne peut pas illustrer des concepts complexes avec un principe aussi limité. Le dieu de lumière est un dieu superficiel, abrasif, facilement manipulable, il est facile de se couper de son influence. Le son par contre, entre en profondeur. Plus il est subtil, plus il s'insinue loin. Les vibrations et les ondes peuvent transformer la matière et même la détruire en la déstructurant. Si le son peut détruire, est-ce qu'il peut aussi construire? Est-il possible de trouver des conditions particulières sous lesquelles le son peut structurer de la matière brute et donner naissance à des objets concrets? Les images du chercheur et photographe Alexander Lauterwasser sont assez troublantes.

La lumière est un inquisiteur impitoyable. Elle se rue sur les objets et les oblige à dévoiler leur forme, leur couleur et leur position relative dans l'espace. La lumière ne donne rien, au contraire, elle prélève des informations et les diffuse aux alentours. En plus, les informations ainsi colportées peuvent parfois être trompeuses car elles ne concernent que la surface des objets, leur peau, leur revêtement, leur masque. Par contre, le son donne. Il apporte du mouvement. Les objets peuvent renvoyer, transmettre ou absorber le mouvement ainsi reçu. Le son peut aussi jouer aussi un rôle d'informateur, mais son utilisation est alors plus sophistiquée et plus profonde. Il peut nous renseigner sur les événements en cours, même à des distances importantes. Il peut jouer le rôle de sonar dans l'écholocalisation. Lorsqu'on veut faire une radio du squelette humain, on utilise des ondes. Les ondes permettent d'extrapoler ce qu'il y a sous la croûte terrestre et de transporter notre voix à l'autre bout du monde. Contrairement à la lumière superficielle et demandeuse, le son est profond et généreux.

Comment obtenir de la lumière? Facile, il suffit de brûler un combustible par des procédés physiques, chimiques ou électriques. Ainsi la production de lumière exige une destruction. Ce sacrifice finit par anéantir le producteur de lumière. Que ce soit un morceau de bois, une ampoule électrique, un écran d'ordinateur ou le soleil, tout ce qui produit de la lumière finit par en mourir. Non seulement la lumière fait l'apologie du sacrifice mais en plus elle sépare. Il y a d'une part le malheureux élu solitaire qui produit la lumière, il y a d'autre part la foule des heureux consommateurs. Sacrifice, altruisme, dualité, inégalité, hiérarchisation, dépendance... Le son par contre peut être produit par tout être, que ce soit en des circonstances dramatiques ou heureuses. La musique, loin de détruire quoi que ce soit, procure plein de bonnes choses, aussi bien aux interprètes et qu'aux auditeurs. Le son peut rassembler, donner un sentiment d'unité dans la diversité.

Si dieu est sonorité et que nous pouvons produire du son alors nous sommes dieu.

Si dieu est sonorité et que tout objet peut produire du son alors tout est dieu.

Si dieu est sonorité et que le son est partout alors nous sommes constamment enveloppés en dieu.

Tout est dans le son, le son est dans tout.

Tout est en dieu, dieu est en tout.

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