L'ego

Lorsque j'étais enfant, le catholicisme voulait que je détruise des péchés que je ne me rappelais pas avoir commis. Maintenant que je suis grande, le bouddhisme et l'hindouisme veulent que je détruise un ego que je ne me rappelle pas avoir construit. Pourquoi les courels sont-ils obsédés par la destruction? Le mot "ego" signifie "moi" en latin, donc pour ne plus souffrir il faudrait anéantir moi? Il paraît que c'est une construction du mental qui masque la réalité. Suis-je une créature malfaisante, qui doit s'auto-mutiler pour avoir droit au bonheur? Apparemment ce n'est pas de ma faute, l'ego existe automatiquement chez tout le monde, il est responsable de l'égoïsme. Une chose me gêne dans ce concept.

L'égoïsme, selon moi, c'est l'incapacité à considérer autre chose que soi. Quelle sont les raisons de cette incapacité? La peur, un traumatisme, la frustration, les névroses, l'orgueil, la fierté, la cupidité, l'ignorance, le narcissisme... peu importe, la personne ne porte son attention que sur elle-même, de façon positive ou négative. Dans ces conditions, l'égoïsme m'apparaît plus comme une maladie qui frappe l'égo et qu'il faudrait soigner. Cette maladie est-elle grave au point de nécessiter l'ablation de l'organe atteint? Est-ce que tous les egos du monde sont obligatoirement malades de naissance? Comme c'est étrange.

Les maladies de l'ego peuvent provenir des aléas de la vie. Les incidents et les accidents arrivent parfois, les blessures requièrent des soins spécifiques. Dans ce cas, les égoïstes devraient être peu nombreux. La majorité des egos devraient être en bonne santé, capable de prendre en compte autre chose qu'eux-mêmes. Or les dogmes affirment que l'ego est égoïste par nature. Mais je considère qu'en affirmant cela, soit elles insultent la nature en l'accusant de créer des mécanismes mentaux nuisibles, soit elles insultent le genre humain en le soupçonnant de pervertir systématiquement les mécanismes naturels du mental. Pas très gentil. Je considère que l'être humain malade doit se soigner, l'être humain sain doit évoluer. Dire que tout le monde est malade de naissance est un point de vue insultant.

J'ai une autre explication pour ce phénomène d'ego malade de naissance. Nous sommes des créatures très complexes, composées d'un corps sophistiqué, d'émotions, de pensées. Il faut bien qu'un chef de projet coordonne ce petit monde. Il faut bien qu'il tranche dans les conflits d'intérêts et décide du chemin à suivre concrètement. Ce coordinateur, c'est l'ego. C'est lui qui prend les décisions, donc si ça se passe mal, c'est lui qu'on accuse. Sauf que pour pouvoir prendre les bonnes décisions, il faut être correctement informé. Pour moi, 2 choses concourent à compliquer la tâche de coordination de l'ego, le faisant ainsi passer pour le psychopathe qu'il n'est pas.

L'évolution naturelle

Je pense que l'être humain est destiné à évoluer. Vers quoi? Les supputations vont bon train. On peut en tout cas supposer qu'évoluer signifie acquérir des choses qui manquent pour que l'humain soit achevé. Soit ce qui manque existe déjà et doit être découvert, soit ce qui manque n'existe pas encore et doit être construit. C'est ma définition de l'évolution. Découvrir ce qui est caché et construire ce qui est absent. Si l'humain est en quête ou en travaux, il est normal qu'il fasse quelques erreurs. Il est logique que ses perceptions soient parfois trompeuses. Ainsi, le maître d'oeuvre qu'est l'ego, ce coordinateur qui est moi, se base parfois sur des données partiellement erronées pour prendre ses décisions. On ne peut pas qualifier ça de maladie, car cela se produit occasionnellement et involontairement.

Parfois nous prenons une décision en croyant que c'est ce qu'il y a de mieux à faire et il s'avère que le résultat est bon pour nous mais dramatique pour le reste du monde. Parfois le résultat n'est même pas bénéfique pour nous. Ce qui avait l'air chouette au premier abord, s'avère être une catastrophe. Il me semble que pour éviter ce genre d'accident de parcours, la connaissance des vraies lois de la nature est d'un secours appréciable. Si je connais les mécanismes qui sont réellement à l'oeuvre dans le monde, en tirant les ficelles adéquates, j'ai plus de chances d'obtenir ce que je visais. Si j'ignore les règles, les leviers que j'actionne occasionnent des dégâts inattendus. La connaissance des lois de la nature permet de cheminer harmonieusement. Vers où?

Seul mon esprit sait où je suis censée aller. Parvenir à entendre l'esprit est ainsi une priorité, pour que l'ego prennent des décisions saines. Privé de communication avec mon esprit, mon ego en est réduit à écouter mes émotions et mes pensées pour prendre mes décisions. Parfois elles sont de bon conseil, souvent elles ne le sont pas. Mais dans l'attente d'une hypothétique communication spirituelle, on a le choix entre stagner ou écouter leurs recommandations incertaines. Comment se fait-il que l'émotionnel et l'intellect aient des orientations aussi douteuses? Une chose est sûre, leurs suggestions sont basées sur des théories élaborées à partir de mes connaissances.

La maladie artificielle

Si ma mémoire est bonne, je suis sortie du ventre de ma mère en étant vierge de toute connaissance, même si j'avais des expériences préalables. D'où viennent mes connaissances actuelles? De mon éducation, de la culture ambiante, des dogmes diffusés par les courels. Il n'est donc pas déraisonnable de supposer que mes pollutions internes viennent en grande partie de ce qu'on m'a appris. Il me semble que les aberrations culturelles, qui vont à l'encontre des lois naturelles, empoisonnent les pensées et les émotions dès la naissance. Faute de mieux, l'ego qui doit coordonner l'existence et le développement de l'être, se base sur leurs inclinations toxiques. Face aux nuisances occasionnées, ces mêmes cultures recommandent la destruction de l'ego.

Les dogmes administrent le poison et fournissent l'antidote létal. Ils fournissent la gangrène et la hache pour couper le membre infecté. L'ego rendu artificiellement malade est soigné par l'euthanasie. Je dois volontairement détruire moi. Apparemment certaines personnes réussissent cette prouesse, ils deviennent des êtres libérés, éveillés, illuminés. Grand bien leur en fasse. Personnellement, je ne peux plus adhérer à ce qui m'apparaît d'une part comme une amputation mentale, d'autre part comme l'élimination d'un malade gênant. On parle souvent de l'ego qui résiste, l'ego qui lutte pour ne pas disparaître. C'est naturel. Si je m'approche de vous avec un couteau, vous laisserez vous docilement égorger? Mon ego à moi qui est en moi depuis ma naissance va-t-il se laisser éliminer simplement parce que je l'ai décidé? Il veux vivre, comme tout être. Moi veut vivre. Il est possible que l'élimination de l'ego mène au bonheur absolu, personnellement je trouve que cette technique est violente et pas naturelle.

Curieusement, les courels prescrivent souvent des destructions physiques, intellectuelles ou émotionnelles pour se rapprocher du divin. Il faut se couper les cheveux, se retirer le prépuce, se sectionner le clitoris, se priver de relations sexuelles, se couper de sa famille, se couper du monde, éliminer ses pensées, se détacher de ses émotions, éradiquer son moi... Détruire encore et toujours ce que la nature met à notre disposition, pourquoi? Comment la destruction partielle d'un être incomplet peut-elle constituer une évolution? Les courels disent qu'il faut faire place nette en soi pour être envahi par le divin. Quel dieu serait assez cruel pour créer des êtres, dont le bonheur passerait obligatoirement par l'auto-mutilation? Non, ça n'a pas l'air naturel du tout.

Qui suis-je pour critiquer les mécanismes de la nature? Qui suis-je pour estimer qu'elle s'est plantée en me dotant d'un ego? Qui suis-je pour corriger les erreurs de la nature? Il y a parfois des cas particuliers à traiter mais décréter qu'un même défaut est présent dans tous les spécimen d'une race depuis des millénaires, quelle assurance! L'évolution, pour moi, c'est découvrir et construire. La destruction est à utiliser avec parcimonie, dans l'optique de mieux construire. Je commence donc par soigner mon pauvre ego, perverti et insulté par un monde extérieur violent et aberrant. Je choisis ensuite de détruire mon éducation, pour tenter d'apprendre les lois de la nature. Je recherche enfin un moyen de communiquer avec mon esprit, afin de faciliter la lourde tâche de mon ego blessé.

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