L'altruisme

Les gentils altruistes qui offrent généreusement sans attendre de contrepartie sont les héros des courels. Les méchants égoïstes qui se servent sont vus comme des matérialistes cupides. Personnellement, je n'arrive pas adhérer à ce manichéisme. J'apprécie la franchise de celle qu'on surnommait parfois "la sainte rebelle et acharnée". Elle déclare : "Je suis d’un tempérament égoïste et dominateur" ou encore "Je sais que si moi, sœur Emmanuelle, je ne pratiquais pas ma religion de tout mon cœur et de toutes mes forces, je serais quelqu’un de très égoïste". Elle aimait s'attribuer sans honte les mérites de ses oeuvres caritatives. Son attitude atypique me semble tout à fait naturelle.

Est-il possible de donner sans rien attendre en retour? Moi je dis qu'une telle idiotie n'existe que sous forme de concept hypocrite dans le mental humain. Tout dans la nature se déroule sous forme d'échange. Le gros zarbre ne produit pas des fruits parce que son infinie compassion le pousse à nourrir abondamment les pauvres petits zanimaux. Il espère que l'animal déféquera ou crachera les graines du fruit dans une terre fertile, assurant ainsi l'expansion de son espèce. La photosynthèse des plantes me fournit gratuitement de l'oxygène? Oui, et ma respiration à moi leur fournit tout aussi gratuitement du dioxyde de carbone. On s'échange mutuellement des gaz vitaux. Je regarde autour de moi, tout n'est qu'échange régulé. Les humains sont les seuls à vouloir donner sans contrepartie. Dans ma jeunesse j'adhérais à ce concept, aujourd'hui je le vois comme une aberration culturelle nocive.

Pour se sentir normal, intégré dans la société, sur la même longueur d'onde que ses semblables, il vaut mieux coller aux standards en vigueur. Lorsque nous faisons preuve de générosité, la société exige que nous le fassions de façon désintéressée. Nous devons donc réprimer les sentiments gratifiants qui fleurissent naturellement dans notre coeur, pour ne pas nous mettre en opposition avec l'idée qu'on se fait du don. L'estime de soi qui jaillit spontanément nous rend coupables : "Oups! Je me sens fière de ce que j'ai fait. Serais-je une sale égoïste? Étouffons discrètement ce sentiment indigne". Ce que la société nous fait faire est stupide. Il est naturel de recevoir un salaire en échange de son travail. Les réjouissances qui bourgeonnent suite à un acte de générosité, ne sont que la juste rétribution naturelle de nos efforts. C'est un échange.

Ce qui est nuisible, c'est la perversion. Elle peut être comparée à un détournement de fond. Lorsqu'on détourne de l'argent, on fait publiquement semblant de l'affecter à un certain usage, pendant qu'on le verse secrètement ailleurs. Tout comme l'argent, l'énergie drainée par la générosité peut ainsi être détournée de son usage naturel. On peut utiliser la joie pour masquer des blessures intimes et les laisser s'aggraver au lieu de les soigner. On peut utiliser la reconnaissance naturelle des bénéficiaires de l'aide pour les dominer. Cette reconnaissance peut servir à construire une aura de sainteté dissimulant des agissements répréhensibles. On peut multiplier les actes de générosité pour se goinfrer de gratitude humaine... Puisque tout le monde est obligé de dissimuler sa joie naturelle, les déguisements artificiels des détourneurs de fonds énergétiques passent inaperçus dans ce paysage de faux-semblants.

Aucun de nos concepts, aussi mignon et convaincant soit-il, ne peut modifier la moindre loi naturelle. L'obligation de ne rien attendre en échange d'un acte de générosité, enfreint les lois naturelles relative à l'échange, nous en payons le prix. La joie ressentie par les personnes sincèrement généreuses est guillotinée par une culpabilité artificielle. Cela coupe les élans et rigidifie la dynamique de la générosité, qui se retrouve cantonnée dans des structures spécifiques, au lieu d'être un acte banal du quotidien. Les vauquins prospèrent. Puisqu'ils nagent volontairement dans l'illégalité, la culpabilité qui frappe la personne sincère ne les touche absolument pas, donc leurs activités de détournement d'énergie se développent bien comme il faut. Cela engendre un cercle vicieux. Chacun hésite à donner. D'une part on craint l'avortement de la joie ou la culpabilité punitive. D'autre part on craint de se faire vampiriser par un détourneur pervers. Malgré le montant exorbitant de l'amende naturelle, nous nous enfonçons de plus en plus dans l'illégalité.

Même si tous les écrits sacrés, religieux, spirituels, philosophiques, psychologiques, scientifiques, sociologiques me donnent tort, je ne peux pas m'empêcher de clamer ce qui démange au fond de moi et qui me semble en parfait accord avec ce que j'observe dans la nature. Le don gratuit est une pure aberration conceptuelle. Donner sans que rien ne revienne en échange, ça fait un vide. Ça n'existe pas. La nature a horreur du vide. Toute cause a ses conséquences. Malgré son orgueil démesuré, l'humanité ne réussira jamais à générer une cause sans conséquence. En vertu de cette loi, tout acte de générosité est suivi par une juste rétribution naturelle sous une infinité de formes.

Cela peut-être la joie d'avoir apporté du réconfort à autrui. Cela peut être une meilleure estime de soi pour avoir réussi à passer outre ses petits intérêts privés. Cela peut être le plaisir d'être utile. Cela peut être la satisfaction d'avoir apporté sa modeste pierre à l'édifice universel. Cela peut-être la fierté de participer à une oeuvre collective dépassant le cadre de notre existence. Cela peut être le bouleversement d'être confronté aux limites de nos seuils émotionnels. Cela peut être le bonheur de découvrir en nous des ressources insoupçonnées. Cela peut être la stupeur de découvrir nos parts d'ombre improbable. Cela peut être l'apprentissage de nouvelles lois salvatrices. Cela peut être la contemplation de la puissance des lois et l'émotion de les voir à l'oeuvre aussi bien en nous que dans l'univers... Cela peut être le choc de se voir ruiné, suivi par la prise de conscience salvatrice qu'il est dangereux de donner ce dont on a soi-même besoin, car échange ne signifie pas arnaque.

S'il est normal de toucher le salaire de la générosité, comment reconnaître les pervers? Le détourneur d'énergie a un but caché bien défini. Sa pseudo-générosité se focalise sur un type particulier de rétribution, il ne recherche que celle-là et dédaigne les autres. Il stagne dans la répétition des mêmes styles d'actes, dans l'espoir d'obtenir le même style de rétribution. Il est incapable d'apprécier le salaire naturellement reçu et en exige un bien ciblé. Ses véritables intentions doivent rester secrètes donc il doit élaborer sa communication en conséquence. Ainsi, les incohérences entre les paroles et les actes peuvent être des indices pour repérer et éviter ces vampires énergétiques.

D'une façon générale, on reconnaît un arbre à ses fruits. Le salaire naturel est nourrissant à plus ou moins long terme. Le vauquin semble constamment affamé ou gourmand, malgré sa laborieuse pseudo-générosité. Mais si le pervers et le généreux profitent tous 2 de ce qu'ils reçoivent, quelle différence entre eux? Le pervers détourne un mécanisme à son profit. Il veut seulement recevoir donc il donne le moins possible, négligemment du bout des doigts, ou alors il joue la comédie et s'agite pour afficher un dévouement de façade, son don est insuffisant, inutile ou illusoire. Il enfreint les lois naturelles et se débrouille pour que d'autres payent l'amende. À l'opposé, le généreux respecte les lois de l'échange. Il fournit un maximum d'efforts pour que son don soit d'excellente qualité, pour prodiguer des actes d'une haute utilité, afin de percevoir un salaire le plus élevé possible.

La générosité est un système d'échange naturel qui favorise la communication entre les êtres de même ou de différentes espèces. C'est un acte dont la motivation et la portée dépassent le cadre de nos petites existences individuelles, donc le résultat de l'acte est imprévisible, le salaire est tout aussi imprévisible. Cette imprévisibilité amène le brassage, le changement, la nouveauté, à une plus ou moins grande échelle.

Si j'investis dans un petit commerce, j'ai de petits revenus alors que si j'investis dans un grand commerce, les bénéfices sont plus importants. De même, investir ses efforts dans sa petite vie, donne de petites satisfactions, tandis qu'investir ses efforts au delà de sa propre vie, donne d'immenses satisfactions. Lorsque l'imprévisible rétribution est perçue, quelle que soit sa teneur, nous avons le droit naturel d'en jouir et de nous en réjouir. La prospérité qui s'ensuit, incite à multiplier et à varier les actes de générosité, pour s'enrichir exponentiellement, en toute honnêteté naturelle.

Des liens pour aller plus loin

Revenir