Dieu est désir

C'est écrit partout, tout le monde le dit : dieu est amour. Je trouve cette affirmation limitée et incorrecte.

Pour commencer, je trouve que le verbe "aimer" est vraiment mal foutu. Il faudrait au minimum 2 termes pour décrire ce qui se passe en réalité. Lorsqu'on aime quelqu'un, il s'agit d'une relation réciproque, on se fait du bien mutuellement, il y a un contact, il y a des échanges, il y a une évolution dans la relation, elle peut se maintenir, se renforcer ou se dégrader. Lorsqu'une histoire d'amour se termine, on peut en vivre une autre ultérieurement. Mais lorsqu'on aime l'eau par exemple, il ne s'agit pas du tout de la même chose. L'eau nous fait du bien et on ne pourra jamais lui donner quoi que ce soit en échange. Elle ne nous connaît pas mais nous avons besoin d'elle. Cette relation de dépendance n'évoluera jamais. Rien ne peut remplacer l'eau dans notre vie. "J'aime une personne", "j'aime l'eau", c'est le même verbe alors qu'il se passe des choses totalement différentes. Le seul point commun, c'est le bien-être personnel, tout le reste est divergent.

Ensuite, on dit que dieu est tout, dieu est partout. On dit aussi que dieu est amour. Donc logiquement l'amour est partout. Or il y a des gens sur cette terre, qui par choix ou par obligation, vivent sans amour. Est-ce que ça veut dire que ces gens là échappent à l'influence de dieu? Quelle dommage, ça veut dire qu'il n'est ni omniprésent, ni omnipotent, donc il n'est pas dieu. L'autre solution c'est de reconnaître que dieu n'est pas amour. Je préfère cette option. Elle correspond à ce que je vois de mes propres yeux. Lorsqu'un tsunami dévaste des régions entières et tue des milliers de personnes, je ne vois pas comment on peut sauter de joie en s'écriant que dieu est amour. Lorsque le sang gicle parce que la lionne plante ses crocs dans la gorge de la gazelle, je ne vois pas non plus la pertinence d'un tel enthousiasme. Dieu n'est pas amour.

L'amour est une attraction intense, la plus forte que nous connaissions. Dès que nous expérimentons quelque chose d'extrêmement fort, nous collons automatiquement une étiquette divine dessus, sans penser à l'universalité. Pour qu'une chose soit divine, il faut qu'elle s'applique à toute chose, en tout lieu, en tout temps. Dans l'amour, le seul paramètre qui répond à l'exigence d'universalité, c'est l'attraction. Alors il me semble plus censé de dire que dieu est attraction et répulsion. J'utilise le terme "désir" pour décrire ces forces, à défaut de mieux. Dieu est désir infini. C'est un enchevêtrement universel d'attractions et de répulsions qui nous dépassent. Dire que dieu est amour, c'est le réduire, car l'amour n'est que l'une des manifestations du désir. Non seulement ça met de côté la répulsion mais en plus ça nie toutes les autres formes d'attractions. Tous les êtres animés et inanimés sont soumis à l'attraction et à la répulsion, sur tous les plans, physique, émotionnel et mental, quelles que soient les circonstances.

La pierre est soumise à la gravité. Quoi qu'elle subisse comme traitement, elle retombe toujours sur terre. Même à l'état liquide, la lave propulsée par le volcan est attirée par la terre. L'eau s'évapore sous l'effet de la chaleur et s'élève dans les airs, elle se condense avec le froid et retombe sur terre. Les aimants s'attirent et se repoussent. Les éléments s'échangent des particules lors des réactions chimiques. Les électrons font de longues processions dans les câbles électriques. Les corps célestes exécutent des ballets complexes au dessus de nos têtes. Existe-il quoi que ce soit qui ne soit pas soumis à des forces d'attraction et de répulsion? Ces forces permettent la création de la matière, le mouvement et les changements d'état. Dieu est désir, attraction et répulsion infinis.

Est-ce que l'arbre pousse par amour? Est-ce qu'il donne des fruits par amour? L'arbre ne fait que pousser toute sa vie durant. Est-ce qu'il demande poliment la permission à l'eau avant de la pomper? Est-ce qu'il lui donne quelque chose en échange? Non, il besoin d'eau, il en prend le plus possible. Lorsqu'il manque d'eau, il enfonce ses racines plus profondément dans le sol. Il développe un maximum de feuilles pour pouvoir capter le plus de soleil possible. Est-ce qu'il aime tellement le soleil qu'il aimerait lui faire plein de cadeaux en échange? Non, il se sert abondamment tant que c'est possible. Du fait de sa croissance naturelle, l'arbre produit de l'humidité et de l'oxygène, ses racines empêche la terre de s'éroder, ses feuilles mortes fertilisent le sol. Il produit aussi de jolies fleurs odorantes que les insectes viennent butiner et des fruits savoureux qui sont consommés par des êtres vivants. L'arbre n'est pas un être aimant qui donne généreusement en remerciement de tout ce qu'il puise. Il ne fait que se développer selon les lois qui ont été définies pour son espèce, ce qu'il produit en échange est prévu par la loi, car il fait partie d'un système qui le dépasse. Un système où tout est en équilibre, où chacun a un rôle précis à jouer.

Dans ce contexte, il me semble que l'être humain est prétentieux à vouloir saupoudrer de l'amour partout. Nous tenons absolument à donner des choses monde par amour. Est-ce que nous connaissons le monde entier? Est-ce que nous savons de quoi il a besoin? Il serait peut-être plus sage de faire comme l'arbre, se soumettre au désir, obéir aux attractions et aux répulsions universelles. Ces forces ont été conçues par une intelligence que nous ne pouvons même pas imaginer, elles ont été mise en place par une intelligence qui sait dans quelle direction le monde doit aller, cette intelligence sait quel rôle nous sommes censés jouer et nous équipe en conséquence. Si nous nous soumettons aux désirs, nous produisons à profusion les fleurs que le monde attend de nous et les fruits dont le monde a besoin.

Évidemment il y a un piège. Nous vivons dans des sociétés aberrantes qui nous truffent la tête d'imbécilités dès la naissance, nos questions ne trouvent pas forcément de réponses adéquates, les expériences mal interprétées nous donnent une vision déformée de nous, du monde et de la vie. En conséquence, les désirs qui nous traversent ont souvent une origine douteuse, humaine, accidentelle, artificielle. Satisfaire ce genre de désir mène plutôt vers l'égoïsme, vers la régression, la destruction. Comment faire la différence entre les désirs naturels et les désirs artificiels?

Les désirs naturels s'inscrivent dans cadre qui nous dépasse, il me semble donc que lorsqu'on les suit, on ressent une certitude puissante et tranquille. L'intellect ne fait aucun commentaire, il ne peut que rester muet d'admiration devant l'ingéniosité et la beauté des mécanismes à l'oeuvre. Le coeur est transporté par des émotions intenses qui se déroulent au sein d'un gigantesque mouvement collectif, il ne peut que bondir de joie. Le corps sent qu'il occupe sa juste place en tant qu'engrenage, au sein d'une machine démesurée. Faire la chose correcte au bon moment donne un sentiment de puissance, d'humilité, d'utilité, de justesse, de paix, de communauté. Par contre la satisfaction de désirs artificielles provoque l'agitation. Le mental se tortille dans tous les sens pour justifier nos élans ou pour fuir afin de ne pas prendre conscience de nos motivations et de nos actes. Il invente prétextes sur prétextes pour transformer nos agissements minables en actions glorieuses.

Il y a un autre piège. Se soumettre aux désirs naturels ne signifie pas devenir vide pour se laisser envahir par quelque chose de divin. Il me semble qu'un tel retrait de l'ego est de nature à favoriser la possession par des entités extérieures. La nature a horreur du vide. Si l'ego disparaît, qu'est-ce qui vient occuper la place vide? Si l'ego est un élément nuisible, pourquoi tous les êtres en sont-ils dotés? L'ego est un outil. Lorsqu'il est en bonne santé, il sert entre autre à ressentir les désirs, aussi bien les artificiels que les naturels. Comme une antenne, l'ego capte les courants d'attractions et de répulsions. Il doit les ressentir pleinement pour les assouvir pleinement. Je pense donc qu'il faut être entièrement rempli par son propre ego pour se brancher sur qui nous dépasse, recevoir les flux de désirs universels et les exprimer physiquement, émotionnellement, mentalement.

Le courage est requis pour assouvir les désirs universels. Il faut oser occuper la place qui nous a été assignée. Ce n'est pas toujours facile lorsque les cases collectives sont formatées et que diverses punitions menacent les contrevenants. La peur peut bloquer, ajourner, pervertir les désirs. Lorsqu'ils sont ainsi entravés, ils rongent l'individu de l'intérieur. Alors la vie stagne. Lorsqu'ils sont exprimés, ils peuvent provoquer l'adhésion ou la désapprobation, l'admiration ou le rejet, l'amour ou la haine. Alors la vie coule.

Ils sont nombreux à montrer la voie. Le brin d'herbe qui brise le béton. L'artiste qui compose des mélodies, des chorégraphies et des tableaux à partir de son coeur submergé d'émotions inconnues. L'auteur qui publie des pamphlets révolutionnaires sous la dictature. Les amants qui s'unissent malgré la tyrannie social. L'arc-en-ciel qui brille dans le ciel gris... Les attractions et les répulsions universelles dominent tous les règnes, minéral, végétal, animal, humain. Le désir est infiniment plus grand que nous, plus grand que tout.

Dieu est désir infini.

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