La sainteté

Avant, il y avait beaucoup de saints en Europe. Ils avaient des vies incroyablement magique, ils faisaient des miracles à la pelle, les foules se déplaçaient pour s'incliner devant leur sainteté, leur dépouille mortelle était vénérée et si possible conservée pour que les générations futures perdurent dans la dévotion.

Et puis il y en a eu de moins en moins, de nos jours il n'y en a plus. Pour trouver des saints vivants actuellement, il faut aller dans d'autres pays, comme l'Inde par exemple. On dirait que l'Inde est le pays où on peut croiser des saints à chaque coin de rue. Alors je me suis demandé quel est le point commun entre l'Inde de maintenant et l'Europe d'avant.

Ces 2 cultures sont tellement opposées que je ne vois qu'un seul point commun : le mépris de la vie humaine.

Dans l'Europe du moyen âge, le mariage était avant tout un arrangement entre 2 familles. La mariée devait arriver vierge et munie d'un pactole. La majorité de la population était ultra-pauvre. Mourir de faim n'avait rien d'exceptionnel. Une très petite minorité de privilégiés appelés "nobles" avait des droits absolus de naissance. Les pauvres qui se battaient pour s'enrichir devenaient tout au plus des "bourgeois", c'est à dire du méprisable petit peuple qui a la chance de vivre dans le confort. Les rois et les seigneurs pouvaient emprisonner ou tuer qui ils voulaient. La religion était toute puissante, complice du pouvoir royal. Les conflits religieux pouvaient déboucher sur des arrestations, des tortures, des massacres. La superstition était très ancrée dans la culture, elle prenait systématiquement le pas sur la science.

L'Inde actuelle fonctionne un peu de la même façon. Les mariages sont arrangés en fonction du rang social. La virginité et la dote sont obligatoires. Même devenu riche, un intouchable reste intouchable et ses enfants hériteront de cette tare sociale. Les brahmins par contre sont supérieurs au reste de la population et ils transmettent ce droit à leurs rejetons même si la ruine les fauche. La corruption est telle qu'en cas de souci, la population tente d'arranger les choses si possible sans appeler la police. Il suffit de dire du mal d'un gourou pour se retrouver à l'hôpital, en prison ou à la morgue. La superstition est telle que certains dévots naïfs et désespérés vont jusqu'à commettre des sacrifices humains pour calmer la colère des dieux.

Cette coïncidence n'est-elle pas troublante? Lorsque le peuple est traité comme de la merde, des saints fleurissent à chaque carrefour. Lorsque la population est traité avec un certain respect, lorsque le confort est assuré, lorsqu'il est autorisé de s'exprimer librement, alors les saints disparaissent. Quelle explication trouver à cet étrange phénomène?

Je me dis que lorsque les pouvoirs publiques nous dépouillent comme des rapaces, lorsque la naissance verrouille irrémédiablement notre chemin de vie, lorsque la mort peut nous surprendre à chaque coin de rue dans l'indifférence générale, lorsque même notre famille, notre dernier refuge, nous voit comme un objet de marchandage et de promotion sociale, que reste-t-il? Il ne reste plus qu'à lever les yeux au ciel pour pleurer. C'est ce que faisaient les européens du moyen-âge.

La religion est le seul moyen d'avoir un peu de considération, de sécurité et d'affection dans la détresse absolue. Au dessus des nuages, un sage barbu invisible nous veut du bien. La religion donne un sens à la souffrance, c'est le prix à payer pour gagner sa place au paradis.

La religion permet également de donner bonne conscience aux tyrans qui abusent de leur pouvoir. S'ils écrasent les autres, c'est parce que dieu leur a donné l'autorité nécessaire pour le faire. Si ce qu'ils font est mal alors que dieu vienne leur retirer leurs pouvoirs. Comme la foudre ne tombe pas du ciel pour s'abattre sur leur tête alors ils considèrent que dieu approuve et bénit leur actions, pour des raisons que le petit peuple est trop bête pour comprendre.

Dans une société où la violence et le mépris saccagent quotidiennement la vie humaine, la plupart des gens souffrent le martyr avec abnégation parce que les protestations individuelles ou massives ne servent à rien, seule une révolution est susceptible de changer les règles. Dans ce contexte délétère tout le monde n'a pas les mêmes capacités de résistances.

Ceux qui ont une force de caractère à toute épreuve, des capacités de résilience extraordinaires et un esprit absolument positif, sont capables d'adopter une attitude compatissante. Leur bienveillance et leur pacifisme tranche avec la perversion ambiante. Ils sont perçus comme des êtres exceptionnels, précieux, doux. Comme des êtres surhumains capables de sauver l'humanité. En général, ils attirent la sympathie de la population. Bien entendu, leur regard est tourné vers les concepts divins car c'est le seul soutien sur lequel ils peuvent réellement compter.

Ceux qui sont fragiles basculent facilement dans la folie. Si leur comportement est irrationnel à souhait, leurs chances de survie sont minces. Pour éviter ce sort tragique ils peuvent s'accrocher désespérément à quelque chose, comme on s'agrippe à une bouée de sauvetage pour survivre dans la tempête. Le seul secours dans une société corrompue, c'est le ciel, c'est la divinité. C'est ainsi que certains fous adoptent des comportements teintés de religiosité. Le peuple qui a cruellement besoin de sauveurs se dépêche de béatifier ces personnes. On ne comprend rien à ce qu'ils disent, on ne comprend rien à ce qu'ils font mais ils sentent bon le salut de la religion.

Le temps a passé depuis le moyen âge. Tout a changé sauf la religion. On admire toujours celui qui fait preuve de compassion malgré les circonstances dramatiques, on l'appelle "sage". On continue aussi à diviniser le fou qui fait n'importe quoi soi-disant au nom de dieu, on l'appelle "saint". On continue à estimer que la souffrance est le meilleur moyen de progresser spirituellement. On continue à considérer que l'auto-sacrifice caractérise les serviteurs de dieu. Chasteté, jeûne, isolement, privations, altruisme, abnégation silencieuse, mort de l'ego... Tout ce qui nous rabaisse, nous rapproche de dieu.

Cela fait des millénaires que nous appliquons ces principes à la lettre. Qu'est-ce que nous avons récolté? Guerres saintes, conversions forcées, pédophilie, détournement d'argent, lavage de cerveau, abus de pouvoirs, complicité avec les dictatures, adoptions de lois injustes, esclavagisme, traditions cruelles... Ne serait-il pas temps d'arrêter les dégâts? N'est-ce pas le bon moment pour remettre en cause notre conception de la religion et de dieu?

Il serait peut-être temps d'arrêter d'exalter le mépris de la vie. Le sacrifice ne rapproche pas de dieu. Les austérités ne rapprochent pas de dieu. Les privations sexuelles ne rapprochent pas de dieu. Le mépris de la femme ne rapproche pas de dieu. La souffrance nous oblige à lever les yeux au ciel mais ne serait-il pas mieux de marcher volontairement dans cette direction, plutôt que d'y être poussé violemment avec des larmes plein les yeux?

Il serait peut être temps de cesser de croire aux élus choisis par dieu, bénis entre tous, descendus du ciel pour nous sauver. Jusqu'à présent, cette notion a surtout servi à accorder des passe-droits scandaleux à ceux qui prétendent être en connexion plus ou moins directe avec le divin. Ils en ont profité pour exploiter l'espèce humaine à leur profit. Le "serviteur" de dieu s'accorde tous les droits qu'il veut et les devoirs qui l'arrangent.

Il serait peut-être temps de ne plus considérer que la folie est sagesse. Nous considérons que les voies de dieu sont impénétrables. Donc lorsqu'une personne se comporte de façon anormale, c'est forcément parce qu'elle connaît des secrets divins dont nous ignorons tout. Et si c'était faux? Et si cette personne avait tout simplement perdu la raison? Lorsque des dogmes sont bourrés de paradoxes, nous les considérons comme des révélations divines tellement mystiques que personne n'y comprend rien. Et si c'était faux? Et s'il s'agissait tout simplement de manipulation mentale séduisante, pondue par des pervers? Peut-être que les précieux écrits laissés par les sages après leur décès, ont été saccagés par les assoiffés de pouvoir, soucieux de laver le cerveau des peuples afin de mieux les dominer.

Il paraît que nous sommes les enfants de dieu. Mais il y a toutes sortes d'enfants.

Il y a l'enfant paresseux ou peureux qui laisse ses parents prendre sa vie entière en charge. Il erre fébrilement dans la vie comme un escargot sans carapace. Il est dépendant d'eux dans tous les domaines de sa vie, il est incapable de faire quoi que ce soit par lui-même.

Il y a l'enfant irresponsable ou capricieux qui profite de la protection de ses parents pour faire toutes sortes de conneries en toute impunité. Lui aussi reste dépendant toute sa vie car il a besoin d'eux pour lui trouver des excuses et assumer les conséquences de ses méfaits.

Il y a l'enfant qui veut grandir. Il cherche à gagner en autonomie, en connaissance et en puissance. Il observe ses parents pour apprendre par imitation. Il veut devenir comme eux et si possible faire mieux qu'eux. Cet enfant devient de plus en plus indépendant chaque jour.

Il paraît que nous sommes les enfants de dieu. Quel genre d'enfant voulons nous être?

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