La famille

La famille... Je regarde la mienne et je regarde autour de moi. Le constat suivant va sûrement m'attirer les foudres de pas mal de monde mais tant pis. Il suffit de prendre un peu de recul pour voir que la grande majorité couples tiennent dans la durée pour 2 raisons principales : la peur et l'hypocrisie. La peur a plusieurs visages. Peur du conflit, de la séparation, de se retrouver seul, de faire du mal à l'autre, de voir s'écrouler sa vie, de perdre ce qu'on a construit, de s'apercevoir qu'on a cru a des illusions, de devoir recommencer sa vie à zéro, de blesser les enfants... L'hypocrisie n'a que 2 visages, on peut se mentir à soi-même en essayant de se convaincre que tout va très bien, on peut mentir à l'autre en menant une double vie. Vu le succès du divorce et des sites de rencontres extra-conjugales, j'ai tendance à penser que mon constat a un fond de vérité. Vu l'hésitation des personnes avant de s'engager dans le mariage ou dans une relation suivie, j'ai tendance à penser que beaucoup sont conscients que quelque chose ne va pas et s'entourent de mille précautions pour ne pas se faire piéger. Où est le problème?

Pour moi, le problème vient encore d'une aberration culturelle, qui va à l'encontre des lois de la nature. La notion de famille qui nous est inculquée depuis la naissance est confuse. Elle mélange 2 choses différentes. Pourquoi les femmes doivent-elles rencontrer l'homme de leur vie? Pourquoi les hommes doivent-ils rencontrer la femme de leur vie? Pour se marier et faire beaucoup d'enfants. C'est assez délicat, il faut être sûr de pouvoir se supporter jusqu'à la fin de sa vie, car une fois que les enfants sont là, on ne peut plus faire marche arrière. Voilà précisément où se trouve le problème. Il y a un décalage total entre le cours des sentiments et les impératifs de la parentalité.

D'une part, un enfant humain est à priori issu de la rencontre d'un ovule et d'un spermatozoïde. L'ovule vient d'une femme, le spermatozoïde vient d'un homme. Donc tout humain vivant ou mort a un père et une mère biologiques, impossibles à changer. D'autre part, le coeur a ses raisons que la raison ne peut comprendre. Lorsqu'une attirance rapproche 2 êtres, quelle que soit son intensité, personne ne peut prédire son déroulement. Elle peut durer un jour ou une vie entière, se teinter d'harmonie ou de chaos. L'enfant a besoin d'un cadre cohérent et stable pour se développer tandis que les sentiments humains ont besoin de liberté et d'une apparente irrationalité. La structure biologique de la société est absolument statique tandis que sa structure affective est volatile. Que faire pour concilier 2 systèmes aussi opposés ? Je ne sais pas. Par contre, se bercer d'illusions peut être nuisible.

J'ai l'impression qu'il serait bénéfique de séparer amour et enfant. Ils ne vont pas forcément dans le même panier. Par exemple le mariage pourrait être une institution destinée exclusivement à protéger la croissance harmonieuse des enfants. Dans ces conditions, les futurs parents se choisiraient mutuellement sur la base de critères strictes. Le choix d'un conjoint porterait objectivement sur ses capacités matérielles, émotionnelles et intellectuelles à assumer la croissance d'un enfant. Ce choix devrait être fait froidement, car un coup de foudre, un coup de folie, un coup de passion ou tout autre coup n'est absolument pas propice aux efforts à long terme qu'exige le développement d'un enfant. La vie amoureuse serait totalement libre de se dérouler en dehors du cadre familiale.

Le mariage tel qu'il existe actuellement m'a toujours gênée. Une relation amoureuse ne concerne que les êtres qu'elle implique. De quel droit un agent de l'état peut-il faire jurer publiquement à 2 personnes de s'aimer et d'être fidèles pour la vie entière? De quoi se mêle-t-il? Les politiciens ne sont même pas foutus de tenir leur promesses électorales, quel droit ont-ils d'exiger un quelconque serment de fidélité affective entre 2 citoyens? A partir du moment où elle implique des personnes consentantes, l'amour est une affaire privée, pourquoi l'état vient fourrer son nez dedans? Comment peut-on signer un papier stipulant que l'on jure d'aimer quelqu'un jusqu'à sa mort? C'est audacieux.

Si le mariage n'est qu'un cadre administratif destiné à connaître la structure biologique de la société et à protéger les enfants, alors la signature d'un tas de papier trouve tout son sens. De plus, la liberté d'action s'élargit. On peut contracter plusieurs mariages en faisant des enfants avec des personnes différentes. Plus besoin de s'enfermer à 2 dans une maison, créant ainsi des micro-sociétés autarciques, car tant que les engagements sont respectés et que l'enfant est bien traité, chacun peut vivre où bon lui semble. Pourquoi ne pas vivre en communauté? La garde des enfants y est plus simple et ils ont sous les yeux toute une variété d'adultes pour se construire leur propre caractère, au cas où le modèle de leurs parents ne leur conviendrait pas. On peut rajouter un 3ème ou 4ème co-parent sur le contrat, si d'autres personnes sont personnellement impliquées dans l'éducation de l'enfant et susceptibles de prendre le relais si les parents ont un empêchement. En cas de conflit, plus besoin de déballer sa vie intime devant un juge, car le différend ne peut porter que sur le non-respect de l'engagement envers l'enfant, le parent et les co-parents. On peut faire des enfants avec des parents et d'autres avec l'amour de sa vie, en étant bien conscient que cet exercice est plus périlleux, en raison des fluctuations affectives.

Cette clarification apporterait éventuellement de gros avantages aux parents. Beaucoup de gens veulent faire des enfants mais ils attendent. Quoi donc? La personne idéale. Effectivement la culture exige qu'un amour fou lie exclusivement les gens qui veulent se reproduire. Quel gâchis! Le temps passe alors on finit par se forcer à faire semblant d'aimer une personne acceptable, par peur de la disparition de la fertilité. Frustrations garanties. Risque de morbidité dans la vie de famille. En séparant amour et parentalité, les personnes désireuses de se lancer dans l'aventure de la reproduction pourraient très rapidement trouver le partenaire idéal, fixer les modalités de leur collaboration et se lancer après avoir signé le contrat qui protège juridiquement leur future progéniture. Elles seraient ainsi totalement disponibles pour découvrir l'amour en toute quiétude en dehors du cadre familial. Trouver un géniteur qui a le sens des responsabilités, c'est rapide. Trouver l'amour peut prendre toute une vie. Pourquoi ne pas séparer ces 2 choses, qui sont difficiles à synchroniser?

Cette clarification apporterait éventuellement plus de stabilité aux enfants. Dans la conception actuelle de la famille, l'enfant est l'otage des émotions de ses parents. Il sait que sa survit dépend de la météo qui règne entre les adultes qui l'entourent. La moindre tension entre eux le met en état de stress. En théorie les parents sont là pour protéger, en pratique leurs remous privés blessent les enfants. 2 personnes qui se mettent ensemble dans le seul but de procréer n'ont pas de raison de se disputer. S'ils se sont soigneusement choisis dès le départ, alors ils se sont mis d'accord au préalable sur les points essentiels de l'éducation, donc leur mésentente ne peut porter que sur des détails mineurs. L'enfant sentirait bien que les adultes qui sont là n'ont pas d'autre but que son bien-être. N'est-ce pas rassurant? Il devient le centre de la famille au lieu d'être l'appendice d'un couple. N'est-ce pas plus juste? Il devient la raison d'être de la famille au lieu d'être l'extension d'une relation affective incertaine. N'est-ce pas plus stable?

Cette clarification apporterait éventuellement une bouffée d'oxygène à la société. Effectivement, beaucoup de gens mentent car ils ont peur qu'on leur demande plus que ce qu'ils veulent donner. Si la parentalité était une activité clairement définie, les interactions humaines seraient plus simples, le mensonge ne serait plus vraiment nécessaire. Lorsqu'on s'approche de quelqu'un en lui demandant si la parentalité l'intéresse, c'est clair, c'est net, c'est oui ou c'est non ou c'est négociable. Lorsqu'on approche une personne sans évoquer la parentalité, on sait qu'il s'agit d'attirance et de séduction. On a l'assurance qu'il ne se passera que ce que les sentiments demandent et rien d'autre. Va-t-on se plaire une nuit ou une vie? La question peut-être posée en toute sérénité, sans enjeu social parasite.

On va peut-être me traiter de farfelue. Et pourtant ça se passe déjà comme je l'ai décrit. Combien de couples se déchirent pour savoir qui va garder la télé et les enfants, car après 10 ans de mariage, ils se sont rendus compte que finalement ce n'était pas pour la vie entière? Combien d'hommes se marient et font des enfants pour faire plaisir à papa-maman, alors qu'à la pause de midi, ils s'envoient en l'air avec leurs collègues de boulot masculins ou féminins? Combien de femmes vont se faire sauter dans les chiottes en boîte, juste pour tomber enceinte, sans être obligée de rester avec le même type jusqu'à la fin de leur vie? Combien de femmes demandent à un copain homo de leur prêter un peu de sperme pour faire un enfant? Combien d'hommes disparaissent sans laisser de trace, suite à une grossesse involontaire, parce qu'ils ne sont pas prêts à passer toute leur vie avec la même femme? La vie se déroule déjà comme je l'ai dit plus haut. Je propose juste d'officialiser les pratiques réelles, pour se débarrasser de l'étouffante hypocrisie et des mensonges encombrants. La structure biologique de la société est immuable, elle peut être inscrite dans des registres. Les relations humaines sont trop fluctuantes pour être figées sur papier.

Les gens étant libres de mener leur vie affective comme bon leur semble, la frustration ne régnerait plus en maître. Plus besoin de se défouler sur les enfants lorsqu'on est tendu. Plus besoin de jeter son dévolu sur ses enfants pour compenser le manque affectif, au risque de développer des relations malsaines ou de créer une addiction mutuelle. L'épanouissement des adultes peut profiter aux enfants, car ils apprennent en imitant leurs parents. Imaginez une société où il serait tout à fait normal de dire : "voilà les parents de mes enfants et voici l'amour de ma vie". Justement, et l'amour dans tout ça? L'arrivée d'un enfant dans un couple actuel redistribue les cartes affectives, c'est déstabilisant pour certains, cela peut engendrer des tensions. Avec la clarification, l'enfant bénéficie de toute l'affection de la famille, il n'entre pas en concurrence avec ses parents. Que deviendrait le fameux complexe d'oedipe si les parents n'étaient liés que par l'amitié et le respect?

Que deviennent les cérémonies en costard et en robe blanche? Au lieu de célébrer le fait que 2 personnes ont juré de coucher ensemble pour le restant de leur vie, on pourrait réunir les clans familiaux à chaque naissance. Le mariage actuel pourrait être remplacé par un baptême familial. Il serait logique de se réunir en masse pour souhaiter la bienvenue au nouvel arrivant. Cela prend tout son sens de faire des cadeaux aux parents à ce moment là, car un nouvel être à entretenir, ça a un coût. Rien n'empêche de faire des petites fêtes pour présenter l'amour de sa vie à sa famille et ses amis mais la naissance de l'enfant est un événement qui demande de l'entraide, des conseils, du soutien, des moyens. C'est selon moi cet événement qui devrait donner lieu à des manifestations de joie collective.

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