Violence et négativité

Dans le monde spirituel, il est préférable d'afficher le plus de positivité possible. La douceur c'est bien, la violence c'est mal. Donc lorsque j'annonce que je regarde tous les films d'horreur qui sortent au cinéma, ça surprend. Je dessine aussi de temps en temps. Mes productions sont parfois sombres du coup ça ne passe pas toujours bien en public. Alors quoi? La violence est là, est-ce que je dois mettre un couvercle dessus pour m'insérer gentiment dans le moule spirituel? Est-ce que je dois gaver mes yeux de dauphins photoshopés sous powerpoint pour me positiver? Est-ce que je dois saturer mes oreilles avec ces airs lents, remplis de flûtes légères, de nappes de synthé, de chants d'oiseaux et de bruit d'eau qui coule, pour m'attendrir? Ce serait un stérile lavage de cerveau. Toute cette douceur synthétique artificielle électronique m'énerverait plutôt qu'autre chose. D'où vient ma violence? Peut-être de mon vécu.

J'ai parfois frôlé la pauvreté. C'est stressant de ne pas savoir ce qu'on va manger dans la journée et de marcher dans la rue en espérant trouver une pièce par terre, afin de s'acheter au moins une demi-baguette de pain, car ce serait trop douloureux de faire la mendicité. J'ai vécu sous la dictature. C'est stressant de voir des militaires partout dans les rues, en sachant qu'ils ont le droit de tirer sur n'importe qui et que le seul fait de prononcer de travers le nom du dirigeant peut être fatal. J'ai eu des problèmes de santé. C'est stressant d'avoir mal pendant des années, au point de ne même pas pouvoir marcher, s'asseoir, s'allonger ou dormir et de s'entendre dire que c'est de naissance, que c'est l'usure due à l'âge, que c'est d'origine inconnue ou que c'est dans la tête. J'ai subi la violence intime. C'est stressant d'être agressée sexuellement puis violée dans l'enfance, tout en sachant que la personnalité, fauchée en plein développement, ne deviendra jamais telle qu'elle était censé être au départ. Je suis une gynéphile. C'est stressant de voir s'amuser ses camarades de l'école primaire, en se disant qu'un gouffre nous sépare suite à une malédiction d'origine inconnue et qu'il est impossible de se confier à qui que ce soit, sous peine de se faire engueuler, railler ou humilier et que dieu lui-même rejoint la société pour chanter en choeur des airs insultants.

Parfois les personnes qui subissent des violences intimes se tournent vers des exutoires surréalistes, entre autre la spiritualité et la pornographie. Effectivement, beaucoup d'actrices X ont été violées. Elles se livrent à des pratiques extrêmes et dégradantes pour anesthésier leurs émotions, évitant ainsi de ressentir leurs souffrances. Beaucoup de chercheuses spirituelles ont aussi subi ce genre de violence et elles cherchent à s'évader vers un monde merveilleux abstrait. La pornographie, c'est pour combattre le feu par le feu. La spiritualité, c'est pour combattre le feu par l'eau. C'est de ce côté là que je suis tombée. Enfant, je voulais devenir bonne soeur. Je m'imaginais que cela me ferait vivre dans un état permanent de joie éthérique, un pur esprit dépourvu de corps, connectée à un dieu lumineux et aimant. Ce rêve m'a quittée à l'âge de 16 ans, lorsque j'ai compris que les nonnes vivent comme tous les êtres humains. Elles ont les mêmes soucis quotidiens et les mêmes problèmes existentiels. Le voile n'apporte pas la béatitude céleste que je convoitais.

Il se peut que mes recherches incessantes vienne de tout ça. L'isolement, l'incompréhension et les douleurs récurrentes m'ont peut-être poussée à chercher des réponses. De vraies réponses qui tiennent solidement la route. Pas des contes de fées mielleux qui dissimulent agréablement la douleur, car même tartinée de moult douceurs, la douleur reste douloureuse. Seule son éradication procure le soulagement. Pour l'éradiquer, il faut d'abord la trouver. Logique. Si elle est ensevelie sous un tas de positivités apaisantes, elle risque d'y rester longtemps, pourquoi pas toute une vie, sabotant secrètement les moindres aspects de l'existence.

C'est ainsi que je fais mon petit bonhomme de chemin. Mes attitudes tranchent avec la positivité débordante du monde spirituel mais tant pis. Je ne veux pas plaire, je préfère avancer.

Le noir

Ma couleur préférée c'est le bleu mais j'aime m'habiller en noir parce que ça me calme. Lorsqu'on veut se détendre, on ferme les yeux pour bloquer les flux lumineux. Lorsqu'on veut méditer, on ferme généralement les yeux pour être dans le noir aussi. Il est conseillé aux insomniaques de dormir dans l'obscurité totale car cela favorise le sommeil et la régénération de l'organisme. La lumière excite, l'absence de lumière calme. Malgré les fantasmes négatifs qui entourent le noir, il est biologiquement reposant. Le blanc renvoie toutes les couleurs du spectre lumineux, c'est fatiguant pour les organes sensoriels lorsque les nerfs sont déjà trop sollicités. Le noir absorbe la lumière, il réchauffe ainsi le corps lorsque la luminosité est faible. Il apaise également les sens car ils ont moins d'informations à traiter. Le noir me calme pour des raisons physiologiques. Dommage que la plupart des gens projettent tout un tas de négativités dessus. Certes il est difficile de changer d'état d'esprit mais il est impossible de changer les lois naturelles.

Les dépendances

Je fais très attention parce que je tombe très vite dans les addictions. Dès que quelque chose me procure un semblant de joie, je plonge dedans, au mépris de ma santé ou du bon sens. Certaines de mes dépendances sont parties parce que ça ne suffisait pas, ça empirait les choses. Ça procure un moment d'euphorie mais lorsque la substance ne fait plus effet, la douleur revient au galop, plus percutante. Le stress augmente à long terme au lieu de diminuer comme promis.

Pendant des années, j'ai bu énormément d'alcool. Je m'enfermais chez moi pour vider des bouteilles toute seule. Je rajoutais du sucre dans le vin et de la cendre de cigarette dans la bière, pour que ça défonce un peu plus. J'ai souvent abusé au point de perdre conscience pendant plusieurs heures. À mon réveil, j'étais incapable de me rappeler de quoi que ce soit, la mémoire de ces moments ne m'est jamais revenue. Mon initiation aux 21 jours a eu un effet de bord intéressant, l'odeur de l'alcool m'écoeure légèrement. Je m'accroche à cet écoeurement car si un jour je passe outre, je recommencerais mes consommations massives, parce que l'envie de se fêler la tête est toujours là.

Pendant plusieurs années aussi, je ne pouvais pas aller au lit sans fumer de cannabis. Lorsque j'étais en rupture de stock, je passais la nuit entière à pleurer de désespoir. Cette dépendance a disparu suite à un jeûne classique. À présent, je cuisine de temps à autre du cannabis, parce qu'il ne s'agit pas seulement d'une plante qui fait rire. Je sais, un chercheur spirituel ne doit pas se droguer, c'est pas bien, mais sans forcément adhérer au mouvement des psychonautes, je trouve que cette substance donne accès à des moments de compréhension que je trouve exaltants et précieux.

Depuis l'enfance, je ne peux pas passer une journée sans manger de sucre. Un paquet de biscuit au chocolat se vide en 5 minutes entre mes mains. Je suis restée accro mais je sais qu'à force de soigner les problèmes de base, je finirai par me détourner naturellement de cette drogue dure, la plus dure de toutes. En attendant, je demande pardon à mon corps à chaque fois que je lui inflige des excès de sucre. Je lui demande modestement de prendre ce dont il a besoin et de jeter le reste sans hésiter. Je sais, les chercheurs spirituels doivent éviter les excès mais je n'essaye pas de contrôler ma consommation de sucre. Cette compensation joue un rôle important pour mon équilibre nerveux, dans l'attente d'une véritable solution. Me priver ne ferait que me mettre inutilement dans un état de tension.

Les horreurs

J'aime regarder des films d'horreurs. Attention, pas les films de massacre avec des psychopathes humains qui se livrent à des concours de cruauté gratuite. Ça ressemble trop à la réalité. Je préfère les intrigues surréalistes pleines de zombies, d'extraterrestres, de monstres, de fantômes, de vampires, de mutations génétiques, avec de l'hémoglobine qui gicle partout. C'est pas bien, c'est négatif, je sais, tout le monde le dit et c'est écrit partout alors je me suis demandée pourquoi j'apprécie. Suis-je mauvaise? Il me semble avoir trouvée une explication dans les travaux du Dr Muriel Salmona. La violence peut parfois servir à anesthésier les douleurs émotionnelles issues de traumatismes.

Du coup je me dis que pour se procurer sa dose de violence anesthésiante, il est préférable de se plonger dans une fiction cinématographique, plutôt que de se réfréner pour aller ensuite se détruire ou détruire les autres, lorsqu'on sature et qu'on explose. Explication réelle ou justification foireuse de mes tendances perverses? Je ne sais pas. C'est comme ça que j'avance, pas à pas. J'ai trouvé une explication qui semble vraie aujourd'hui, peut-être que j'en trouverai une plus vraie demain. Je sais qu'un jour je n'aurai plus beson de tout ça, inutile de lutter, il suffit de se laisser tout naturellement porter par les résultats des efforts que je fournis pour résoudre les véritables problèmes.

L'irréalité

Disons le honnêtement, lorsqu'il y a des choses pas très jolies dans la tête, on a envie de les fuir. Mais comme la tête sert à piloter l'existence, fuir sa propre tête revient à fuir la réalité. Malheureusement, la spiritualité qui est censée guider, offre des moyens efficaces pour s'égarer. Certaines courels proposent l'utilisation de psychotropes pour se relier au divin. Quelque chose me dit que seule une faible minorité d'adeptes sont sincères dans cette démarche. Les autres veulent juste échapper à la réalité sans se percevoir comme des drogués en fuite.

Les pratiques spirituelles peuvent également procurer des perceptions extra-sensorielles incroyables. Lorsqu'on expérimente de tels moments on se dit : "Wah! Je progresse". Mais honnêtement, où est le progrès? Il n'y en a pas. Ça fonctionne exactement comme les drogues. Lorsque la perception est là, on plane à des kilomètres de hauteur, dans la béatitude totale. Lorsque la vision s'évanouit, la vie n'a pas bougé d'un poil, les douleurs sont toujours là, l'ignorance est restée identique. Planer lors d'une méditation, c'est comme aller au cinéma avec son corps entier plutôt qu'avec les yeux seuls. C'est incroyablement beau, puissament vivant, puis ça disparaît en ne laissant que des souvenirs impressionnants. Ma tendance à l'addiction faisait que je recherchais avidement ces moments de "grâce". Encore une drogue de plus, qui fait stagner en croyant avancer.

Je n'en veux plus. Je ne veux plus me relier à un dieu aérien, je ne veux plus atteindre la béatitude diaphane, je ne veux plus de visions en technicolor. Soyons logiques 2 minutes. Suis-je stupide ou illogique? Non? Alors pourquoi je me suis incarnée? Je me suis incarnée, pour mener une existence carnée, donc mes progrès doivent forcément se voir dans ma carnation. Ainsi ce qui m'éloigne de ma carnation est un égarement. Il est hors de question que mon "coeur s'ouvre" pendant que le reste s'atrophie. Il est hors de question que mon mental accède à de hautes sphères pendant que le reste nage dans la fange. Il est hors de question que je devienne pure conscience, pur amour ou toute autre pure abstraction. Si progrès il doit y avoir alors tous doivent y participer inconditionnellement : mon coeur, mon intellect, mon corps. À présent, je suis en colère contre les dogmes qui m'ont induite en erreur, en me faisant miroiter la réalisation de mes désirs traumatiques d'irréalité.

L'énergie

Les grands rassemblements, spirituels ou non, sont aussi un bon moyen de "s'envoyer en l'air" sans en avoir l'air. Ils produisent une formidable énergie. Mais quelle intention sous-tend cette énergie? Est-ce qu'elle recèle des effluves émotionnelles toxiques? Est-ce qu'elle véhicule des relents intellectuels nocifs? Qu'est-ce qu'on fait de tout ce carburant humain? Est-ce qu'on l'utilise pour améliorer notre vie, pour dominer les gens, pour stagner dans des schémas stériles, pour se droguer d'émotions positives, pour recharger des batteries qui s'épuisent rapidement dans une existence défectueuse, pour mener des croisades meurtrières et des inquisitions ravageuses?

L'énergie est un élément indispensable à la vie, qui circule partout. Comme l'air, elle peut être pure ou polluée. Comme la pluie, elle peut être douce ou cinglante. Comme l'eau, elle peut jaillir ou stagner. Comme le feu, elle peut réchauffer ou détruire. Comme l'argent, elle peut apporter le confort ou rendre cupide. Comme la lumière, elle peut éclairer ou aveugler. Comme le pétrole, elle peut faire voler un avion ou engluer des oiseaux. Comme la souffrance, elle peut rendre compassionnel ou cruel. L'énergie n'est pas automatiquement bénéfique. C'est juste un outil, qu'on peut utiliser pour construire ou pour détruire, au mauvais ou au bon moment, avec les bonnes ou les mauvaises personnes.

Il est naturel de s'échanger de l'énergie mais dans ce domaine, comme dans les autres, je suis convaincue que la fraude est plus répandue qu'on ne le croit. J'ai l'impression que seuls les artistes sont honnêtes à ce sujet. Ils se démènent pour séduire, fasciner et attirer l'amour d'un maximum d'admirateurs. Ces émotions intenses focalisées sur eux leur procurent de l'énergie humaine. C'est ce qu'ils recherchent ouvertement. Qu'en est-il des autres? Est-ce que le politicien qui tient un meeting cherche uniquement le bonheur de ses administrés? Est-ce que le maître spirituel objet de dévotion ne cherche qu'à guider ses disciples? Est-ce que le présentateur télé que tous regardent attentivement ne cherche qu'à informer les citoyens? Est-ce que le thérapeute qui reçoit des dizaines de personnes ne cherche qu'à guérir les souffrances? Est-ce qu'une femme qui fait un enfant ne cherche qu'à le voir grandir et s'épanouir? Est-ce que les participants d'un cours de yoga ne cherchent qu'à s'assouplir?

Il me semble parfois sentir des intentions troubles derrière les comportements généreux en apparences. Paranoïa ou intuition? Je ne sais pas. Toujours est-il que je déteste les contacts physiques, je les tolère dans un cadre thérapeutique. J'ai également très peu d'amis car j'ai l'impression que la majorité des gens ne pensent qu'à se servir abondamment sans rien donner de profond en échange. Suis-je la seule à ressentir cette cupidité énergétique ambiante? Je ne sais pas. En tout cas je vis dans l'isolement en attendant de trouver un moyen de gérer cette perception. Oui, je sais : spiritualité = nous sommes tous un = tous unis par la paix et l'amour divin. Ce n'est pas du tout ce que je ressens alors je ne veux pas me ruiner la santé à nier mes perceptions, ni participer à ce marchandage amical, consistant à sympathiser superficiellement avec le voisin pour le siphonner autant que faire se peut, pendant qu'il tente la même opération sur moi. Je sens bien que mon isolement me ronge, mais il m'apaise, dans l'attente d'une meilleure solution.

Toutes ces choses, qui paraissent à priori négatives, m'inquiétais auparavant, je déprimais en voyant mon propre comportement. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Je me suis sortie de tout un tas de situations, de tout un tas d'addictions, je me suis débarrassée de plein d'illusions, j'ai soigné énormément de dysfonctionnements... Bref, je vois bien que je ne stagne pas. C'est ainsi que les compensations nocives, les symptômes alarmants et les attitudes traumatiques disparaissent progressivement de ma vie. Il serait stupide de les combattre car ils ont leur utilité. Supprimer une compensation sans en résoudre la cause, revient à se priver de béquille lorsqu'on s'est fait une entorse. Ce ne sont que les branches et les feuilles des problèmes dont je préfère détruire les racines.

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