Les contes de fées

noir-blancLorsque j'étais mini-rikiki, je rêvais de m'habiller en noir. Pour ma mère, c'était hors de question. Elle estimait que le noir était une couleur triste. Alors j'ai décidé que quand je serai grande, je ne m'achèterais que des habits noirs.

À l'adolescence, mes goûts ont changé, je voulais porter des habits noirs avec des rayures blanches. J'ai mis cette lubie sur le compte de mon métissage. Effectivement cela symbolisait peut-être mes racines à moitié africaines et à moitié européennes.

Lorsque j'ai commencé à travailler et à gagner enfin mon propre argent, j'ai réalisé mon rêve mais je me suis vite arrêtée. Lorsqu'on évolue dans des bureaux avec air conditionné, moquette par terre, fauteuils à roulettes et cravates partout, on ne peut pas s'habiller de façon originale, ça passe très mal.

 

noir-blanc-rougebleu-violetC'est avec beaucoup d'amertume que je me suis forcée à porter d'autres couleurs, pour ne pas attirer négativement l'attention sur ma personne. En dehors du travail, je tâchais de ne pas trop m'en donner à coeur joie non plus, pour ne pas déclencher les moqueries des "amis".

Les rares fois où j'étais en noir et blanc, je respectais ce code de couleur jusque dans mes chaussettes et mes sous-vêtements. J'éprouvais aussi le besoin de rajouter une touche de rouge. Cette tendance irrésistible me troublait.

Ma couleur adorée c'est le bleu.
En deuxième position j'affectionne le violet.
Alors pourquoi cette obsession pour le noir-blanc-rouge?

Au hasard de mes recherches, j'ai découvert Femmes qui courent avec les loups, le livre publié par la psychanalyste Clarissa Pinkola Estés. Elle affirme que les contes de fées ont des vertus psychothérapeutiques du fait de leurs images symboliques. Même si les interprétations qu'elle donne aux contes me paraissaient compliquées, j'ai adhéré au concept. J'ai acheté l'intégralité des oeuvres de Grimm et d'Andersen, en me disant que s'ils avaient réellement des propriétés curatives pour le psychisme alors la simple lecture des contes, sans se poser de question, sans chercher d'explication, aurait des effets bénéfiques inconscients sur mon mental. C'est une lecture captivante. Certains contes semblent véhiculer de l'humour, de la morale ou de la sagesse mais d'autres sont plutôt déroutants. Chercher à en comprendre le sens ne peut que donner des migraines.

En septembre 2003 l'un des contes de Grimm m'a littéralement foudroyée. Après l'avoir lu, je suis restée hébétée, incapable de poursuivre ma lecture, sans même savoir pourquoi. Il s'intitulait Blanche-Neige. Dès les premières lignes, j'ai été hypnotisée par le décor, "Noir comme l'ébène, Blanc comme la neige, Rouge comme le sang". Je trouvais cette image envoûtante. À la fin du récit j'étais sonnée, figée, triste et contente, excitée et abattue, déprimée et exaltée, fatiguée et agitée, soulagée et énervée, incapable de réfléchir.

Depuis cette date, moi qui aime dessiner, je ne fais plus que des dessins noir-blanc-rouge. Je n'arrive quasiment plus à utiliser les autres couleurs. L'histoire de Blanche-Neige m'obsède en permanence. Cela peut devenir problématique, par exemple lorsqu'on choisit une banque à cause des couleurs de son logo, sans se soucier de ses tarifs. Quelque chose me disait que ma vie ressemblait à ce conte. Il m'a fallu une dizaine d'années pour en comprendre la signification réelle. Effectivement Blanche-Neige correspond exactement au déroulement de mon existence et ça n'a rien de symbolique, au contraire c'est très concret. Je ne peux pas détailler toutes les analogies entre ce conte et mon parcours, parce que cela m'obligerait à étaler ma vie privée, en tout cas c'est impressionnant.

Noir

Blanche-Neige a les cheveux noirs comme l'ébène.

Les cheveux encadrent la tête, ils poussent vers l'extérieur, comme des ondes émises par le cerveau ou comme des antennes plantées dans le crâne. On peut en déduire qu'ils représentent le mental.

L'ébène est un bois noir, massif, dense, compact, homogène. L'arbre doit pousser pendant environ 20 ans pour produire cette matière. Du fait de sa dureté, il ne peut pas être travaillé par n'importe quel artisan, les ébénistes sont spécialisés dans ce domaine.

Mon mental est semblable à l'ébène. J'hésite constamment, je réfléchis énormément, je mets beaucoup de temps à prendre des décisions mais une fois qu'elles sont adoptées, il m'est presque impossible de changer d'avis.

Le noir absorbe toute la lumière, il ne renvoie rien. De même je suis très curieuse, j'absorbe énormément de connaissances, par contre j'ai une mémoire très sélective. Beaucoup de choses entrent dans ma tête, le peu qui y reste est comme gravé dans le marbre.

J'aime que mes pensées soient simples, directes, lisses, solides et cohérentes. Les dilemmes, paradoxes et autres configurations alambiquées me mettent dans des états d'angoisse qui peuvent aboutir à des somatisations. Les tours, les détours et la broderie intellectuelle m'énervent, j'assimile ça à des mensonges. C'est vrai ou c'est faux, c'est tout ou rien.

Blanc

Blanche-Neige a la peau blanche comme la neige.

La peau protège et décore le corps. Elle permet d'interagir avec le monde et avec soi. Sa couleur et sa texture indiquent l'état d'une personne. On peut en déduire qu'elle représente l'émotionnel.

La neige tombe et recouvre tout d'un blanc manteau uniforme, de telle sorte qu'on ne peut plus distinguer grand chose, car le ciel, l'horizon et la terre sont de la même couleur. Elle virevolte légèrement sous forme de jolis flocons éphémères. Bien qu'elle soit jolie, elle est froide. Bien qu'elle soit froide, elle peut brûler. Lorsqu'elle fond, tout est inondé. Elle peut générer des glaçons glissants ou tranchants.

Mes émotions sont semblables à la neige. Lorsqu'elles se manifestent, elles semble se déverser abondamment de nulle part, elles envahissent tout, recouvrent tout. Leur disparition laisse place à une lourde et sombre dépression qui amène des sentiments morbides. C'est joyeux ou ça se lamente, c'est tout ou rien.

La blanc renvoie toute la lumière qu'il reçoit. Ainsi, on peut me trouver émotive, enjouée, dynamique et communicative. On peut aussi me trouver froide ou blessante, on peut dans certains cas m'accuser d'avoir un coeur de pierre.

Vus de loin les flocons semblent tous identiques. Observés de près, ils révèlent des formes complexes à la géométrie parfaitement symétrique, qui diffractent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. De même on peut parfois me trouver originale mais mes émotions sont sous-tendues par la rigueur, la complexité, la subtilité, la diversité. Faire la fofolle, oui, mais pas n'importe comment, j'ai des règles personnelles très strictes, que je respecte même lorsque je suis seule avec moi-même.

Rouge

Blanche-Neige a la bouche rouge comme le sang.

La bouche sert à manger, à boire, à s'exprimer, à embrasser, à respirer, à vomir... On peut raisonnablement en déduire qu'elle représente le corporel.

Le sang alimente et nettoie l'organisme, il délivre le bon et collecte le mauvais. Il est chaud, fluide et homogène. Vue au microscope, sa composition est complexe et la variation du dosage des certains composants peut avoir des conséquences dramatiques.

Ma vie physique est semblable au sang. J'aime apprendre, découvrir, engloutir ce qui est enrichissant physiquement, mentalement ou émotionnellement. Lorsque je mange, je me sers des portions plus que généreuses. Je saute avidement sur les goûts, les couleurs et les connaissances, pour dénicher celles qui sont précieuses, celles qui améliorent ma vie concrète. J'aime l'abondance saine sans modération.

La circulation du sang est rythmée, il ne se repose jamais. De même, l'ordre, la synchronisation et la structuration des choses m'importent beaucoup. L'homogénéité, l'harmonie, l'équilibre, la pureté et le dynamisme sont essentiels dans mon quotidien. Ce qui me touche le plus en musique c'est d'abord le rythme, ensuite la mélodie et enfin les paroles.

J'aime aussi détruire ce qui est nocif. J'encaisse très mal ce qui est faux, inutile, stagnant, désordonné, toxique, alors je me protège beaucoup et je m'éloigne si c'est possible. Lorsque je suis entourée de ces nourritures empoisonnées, je me renferme hermétiquement comme une huître. Je n'arrive pas à manger ou alors je me bourre l'estomac lorsque les événements sont lourds. Là encore je passe d'un extrême à l'autre, c'est tout ou rien.

Les 3 morts

Lorsqu'elle trouve refuge chez les 7 nains, Blanche-Neige fait face à 3 attaques meurtrières. Sans grande surprise ces 3 agressions visent ses 3 qualités. Un lacet étouffe sa peau de neige, un peigne empoisonne ses cheveux d'ébène, sa bouche de sang croque une pomme mi-blanche mi-rouge. À chaque fois les nains la retrouvent morte. Ils la raniment 2 fois mais échouent la 3ème fois. Ils ne l'enterrent pas car son cadavre semble vivant

De même, ma vie a été sectionnée par 3 chocs marquants, le genre d'incidents qui tranchent la vie en 2, les moments où le monde bascule brutalement pour vous et vous seul, les minutes où l'on sait que rien ne sera plus jamais comme avant, ces instants où on ne voit pas ce qu'il y a d'autre à faire à part se laisser mourir.

C'est ainsi qu'à l'âge de 7 ans et demi, j'avais envie de mettre un terme à ma vie, dont je ne voyais vraiment plus l'utilité. Mais quelque chose d'impérieux me disait qu'une interruption volontaire risquait d'amener plus de désagréments que de soulagements donc je n'avais pas d'autre choix que d'attendre la fin naturelle ou accidentelle de mon existence. Cette décision ne m'a jamais quittée. Je ne vis que dans l'attente de la mort.

Le 3 et le 7

Depuis toute petite, le 7 a toujours été mon chiffre sacré, mon porte bonheur divin. Le 3 par contre c'était mon chiffre de tous les jours. Lorsque je faisais des choses, achetais des choses, lorsque des événements se produisaient, je me sentais plus à l'aise lorsque cela se faisait par 3. Par exemple lorsque j'avais 2 bonnes notes d'affilé dans une matière, j'exigeais qu'il y en ait une 3ème pour me sentir bien, peu importait si la 4ème était minable.

Blanche-Neige a 3 couleurs, elle subit 3 tentatives de meurtre, 3 animaux viennent s'incliner sur sa dépouille... Les choses se produisent par 3 dans ce conte. Le 3 pourrait bien représenter les 3 dimensions de l'être : intellect, émotion, corps. Cela exprime encore une fois le tout ou rien. Soit l'être tout entier est impliqué, soit pas du tout, ce qui arrive touche les 3 aspects de l'existence en bloc, ce qui impacte l'un, touche obligatoirement les 2 autres. Il n y a aucun tampon, aucun amortisseur, c'est tout ou rien, c'est 0 ou 1, sachant que le 1 comporte 3 parties, comme un trident.

Blanche-Neige s'enfuit à l'âge de 7 ans, elle vit chez les 7 nains, par delà les 7 montagnes... Le 7 rythme et structure les événements. Le 7 est souvent utilisé par les courels pour définir des rites et des lois. Je sens bien qu'il y a 7 lois de base qui engendrent l'infinité des lois régissant l'univers mais je ne peux pas adhérer à n'importe quoi. Les nains creusent la montagne pour en extraire des minerais précieux. De même, mes lois doivent être concrètes, naturelles, solides, belles et profonde. Je suis souvent en opposition avec les règles de la société, tellement compliquées, artificielles, superficielles, laides et aberrantes.

Le prince

Il est prêt à acheter le cadavre de Blanche-Neige à n'importe quel prix, pour l'emporter dans son royaume. Émus par son attachement, les nains le lui cèdent gratuitement . Qui est-il? Au point où j'en suis, je n'en sais rien. Certains des protagonistes du conte sont des attitudes, des états d'esprit que j'ai développés face aux sollicitations bienveillantes ou malveillantes du monde extérieur. D'autres personnages sont des acteurs externes, des personnes ou des concepts sociaux. Alors le prince viendra-t-il de dedans ou de dehors? On dirait que le fait de le suivre implique de s'éloigner des 7 lois de la nature. Ohlala, ça ne me tente pas vraiment ça! Vais-je inconsciemment saboter mon parcours pour rester bien au chaud dans la demeure des 7 lois naturelles? Mystère.

Ce dont je suis sûre, c'est que malgré mes multiples efforts pour tenter de reconstruire une vie prématurément brisée, je vis actuellement comme une zombie. Quasiment pas d'amis, célibataire, sans emploi, sans ambition, sans motivation, sans désir, sans regret, sans perspectives d'avenir, enfermée chez moi du matin au soir depuis plus d'un an, sans activité sociale, sportive, culturelle, avec une alimentation bourrative, sans saveur ni variété, totalement indifférente au cours de la vie, coupée du monde au point de perdre ma voix car je l'utilise très rarement. Je suis tout le temps frigorifiée, au point de prendre de longues douches bouillantes, même en été.

Tous les jours sont identiques. J'ai l'impression que la journée en cours est la seule que j'aie jamais vécue depuis que je suis née. Hier est identique à aujourd'hui. Demain sera tout aussi identique. Tout ça n'est qu'une unique journée, entrecoupée de moments où je plâtre mon estomac et de moments où je m'allonge dans un lit en fermant les yeux, parce que je ne sais pas quoi faire d'autre pour agrémenter cette interminable journée qui dure depuis plus de 400 jours et 400 nuits.

Les rares personnes avec lesquelles j'interagis occasionnellement me trouvent très vivante, parce que je m'agite excessivement à leur contact. Mais lorsque je me retrouve de nouveau seule, je m'éteins. Je peux rester des heures entières assise, les yeux dans le vide, perdue dans mes pensées, incapable de lever le petit doigt, incapable de m'intéresser à quoi que ce soit. Morte. Morte je suis, morte j'ai toujours été mais personne ne s'en est jamais rendu compte, comme Blanche-Neige dont les couleurs éclatantes donnent l'illusion de la vitalité alors qu'elle est immobile et inaccessible dans un cercueil de verre.

Ces quelques paragraphes ne sont qu'une infime partie des analogies que j'ai relevées entre ce conte et mon existence.

Je suis morte à l'âge de 7 ans et demi, je ne sais pas si je ressusciterais un jour. Alors pourquoi faire ce blog? Parce que je ne sais plus quoi faire pour me réveiller, je ne me rend même pas compte de la portée de ce que j'écris. Ça sort tout seul. Tout le monde veut se montrer grand, beau, fort, positif, courageux, actif, intelligent, sensible, chaleureux, aimant, brillant, talentueux, généreux, optimiste, persévérant, ouvert... Positif à fond! Donc selon les critères de la société, je suis asociale, pessimiste et négative, ma vie est un échec et mon état est dépressif. Et alors? Avant j'étais morte et en décomposition. Je me suis farouchement battue pour devenir la morte-vivante que je suis aujourd'hui. Je suis contente de mon parcours. Qu'il plaise ou non, il a un sens, il est naturel et je l'ai suivi sans faillir.

Est-ce que mon destin est écrit d'avance? Bien sûr que non. Je peux continuer à suivre la trame de Blanche-Neige ou m'en m'éloigner, à mes risques et périls. Pour quitter la trame, c'est facile, il suffit soit de s'accrocher à son éducation et à sa culture, soit de se rebeller en pratiquant systématiquement le contraire de ce que la société prône. Dans un cas comme dans l'autre, on n'entend pas les suggestions déroutantes de l'intuition et on suit des chemins ou des anti-chemins, tracés par le monde extérieur.

Est-ce que tous les contes de fée sont ainsi des trames existentielles ou bien certains sont-ils juste distrayants et moralisateurs? Est-ce que tout le monde calque son existence sur de telles trames ou juste quelques individus? Qui a inventé les contes à trame existentielle? À présent lorsque je vois des personnes qui sont attachées au noir-blanc-rouge, je me demande si ce sont aussi des Blanche-Neiges. Je les soupçonne de squatter le monde artistique car les cheveux d'ébène provoquent la boulimie mentale, la peau de neige entraîne un tourbillon d'émotions, la bouche de sang donne le goût l'abondance illimitée.

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